[Aujourd'hui, je voudrais rendre hommage à un ami disparu, aussi ce ne sera pas un article des plus joyeux.]
On s’est connus grâce au volley. Bien qu’on n’était pas dans la même équipe, on avait nos entrainements à la même heure, et dans le même gymnase. Je crois que je n’ai jamais aimé autant le volley que cette année-là, année de mes 18 ans. Le bac en poche, je découvrais les joies de la fac, avec un nouveau goût de liberté dans mon studio de 16m2 (chiottes et bac de douche compris). L’année également des premiers véritables émois, à moins que ce ne fut que la transition vers de futurs sentiments entre une fin d’adolescence et les débuts d’une vie de femme.
De toute façon, l’histoire en a décidé autrement.
Tu en as décidé autrement.
Il m’aura fallu des mois où je te regardais du coin de l’oeil pendant les entrainements pour vaincre ma timidité et oser te parler. D’ailleurs, je ne me rappelle plus exactement comment ou qui de nous deux a fait le premier pas. D’ailleurs, n’est-ce pas avec un ballon que tout s’est dénoué ? Ballon que je n’ai pas vu venir de l’équipe adverse, trop occupée à te regarder jouer sur le terrain voisin. Manque de bol, tu m’as juste regardée à ce moment précis, et même si tu essayais de faire le mec discret pour ne pas me mettre plus dans l’embarras, le sourire que tu arborais au coin des lèvres me confirmais que je venais de me taper GRAVE la honte…
De fil en aiguille, on s’est rapprochés, s’attendant après les entrainements, et avec nos amis volleyeurs respectifs, on se retrouvait pour terminer la soirée tous ensemble, notamment à l’Espace, une boite de nuit gay et lesbiennes. (C’était une boite très tendance à l’époque, et au moins, on ne se faisait pas accoster par des pervers de 50 ans, mariés, qui voulaient fourniquer avec de jeunes étudiantes)
Puis, un jour, tu es venu me voir dans mon studio. On parlait, riait, mais rien de plus, à mon plus grand désarroi. Et tu es revenu une seconde fois, avec tes poêles dans ton sac à dos (j’imagine la tête des autres usagers dans le bus !) pour me préparer un repas chinois. Et toujours rien. Une autre fois, tu m’as emmenée déjeuner dans un resto où travaillait l’une de tes soeurs. On a pris une glace pour deux en dessert, et tu as dit « On dirait des amoureux ». J’ai cru que tu venais de faire un pas en avant, mais plus rien par la suite.
D’autant que tu es parti bosser sur Tours, trop loin de moi. L’avant-veille de ton départ, nous devions nous retrouver tous ensemble à une soirée, sauf qu’on s’est loupés (et à l’époque, les téléphones portables étaient réservés qu’à une certaine classe sociale) Je devais rentrer chez ma mère le lendemain matin et pour être sûr de ne pas me louper, tu as fini ta nuit dans ta voiture, en bas de chez moi, pour finalement me rejoindre chez ma mère, avec des croissants pour le ptit-dej. Puis, tu es parti à Tours. Ce fut dur pour moi, mais c’était un vrai plaisir quand, avant de partir à la fac, je découvrais un courrier de toi dans ma boite aux lettres. Et pourtant, je ne laissais rien transparaitre et me montrais plutôt distante quand tu me téléphonais, comme si de rien n’était. . . Fichue fierté.
Quand tu es revenu sur Rennes, c’est moi qui suis partie bosser en Angleterre, comme jeune fille au pair. Je t’ai écrit une lettre, une seule. J’ai ravalé ma fierté et t’ai avoué tout ce que tu représentais pour moi. En terminant par un « Et si jamais tu ne partageais pas les mêmes sentiments que moi, évite de me le faire comprendre avec un colis piégé dans la boite aux lettres de ma famille d’accueil ». L’humour pour garder la face. Sa réponse : une dessin sur l’enveloppe qui représentait un facteur livrant une bombe, et à l’intérieur, une lettre qui me disait qu’à ses yeux, j’étais une amie, rien de plus. Je décidais de ne pas répondre, il resta silencieux lui aussi. J’ai noyé ma déception dans les chocolats des gamines que je gardais, et je suis rentrée en France 3 mois et 10 kilos plus tard.
A mon retour, essayant d’aller de l’avant, je rencontrais celui qui allait devenir le père de mes enfants.
Sauf que le destin fit en sorte que mon chemin ne cessa jamais de recroiser celui de Tiun-Minh pendant les 6années qui suivront. Que ce fut dans des discothèques où il me fusilla du regard la première fois qu’il me vit « accompagnée », ou à McDo où il me pistonna pour un job d’été, ou à la gare alors que je venais chercher ma belle-soeur et qu’il avait un train à prendre. Chacune de ces rencontres était l’occasion de reprendre contact de manière éphémère, entrecoupées par des périodes de silence durant lesquelles on se reperdait de vue, chacun vacant à son quotidien.
Puis, l’office HLM lui trouva un appart en face du mien. Il m’invita un jour chez lui (« Viens prendre un café mercredi prochain ». D’une, j’aime pas le café; de deux, il fallait attendre 6 jours avant que le jour tant attendu n’arrive. De trois, quand le jour J arriva, il avait zappé et je l’ai réveillé en plein milieu de l’après-midi. Super…) Je ne restais pas longtemps, on n’avait pas grand-chose à se dire en fait à part des banalités sur son installation et sur la vie en général. Mais je crois que j’en pinçais encore pour lui, même si je me refusais de l’admettre. Je crois qu’il en pinçait pour moi, à en croire les SMS qui suivront.
Si seulement j’avais sû à ce moment-là que c’était la dernière fois qu’on se parlerait…
Si j’avais sû, alors je n’aurais jamais parlé à une copine du chaud SMS que tu m’as envoyé une nuit, dont tu t’es excusé le lendemain, auquel j’ai répondu « t’inquiète, je suis toujours ton amie », et que la copine m’a expressément conseillée d’avouer à mon compagnon. Compagnon qui lui m’a expressément défendu tout contact avec toi.
Si j’avais sû, alors je me serais arrêtée et serais descendue de ma voiture pour échanger quelques mots avec toi quand on s’est croisés quelques semaines plus tard sur la place du quartier, au lieu de me contenter d’un salut de la main. C’était la dernière fois que je te voyais.
Si j’avais sû que tu allais mettre fin à ta vie la veille de ton 26ème anniversaire, pendant que je me dorais la pilulle en Espagne alors que tu étais en pleine détresse, si j’avais su que cette culpabilité me poursuivrait même 10 ans plus tard, j’aurais agi différemment.
Aujourd’hui, je n’ai plus que mes larmes et d’éternels pardons à te demander.
Le 13 août 2002, tu as fait le choix de t’en aller pour toujours.
Il s’appelait Tiun-Minh et c’était mon ami.


